Itinéraire

De La Borne au Japon

Après avoir gravé la suite des eaux-fortes et des aquatintes d’une édition à tirage limité des Illuminations d’Arthur Rimbaud – 70 exemplaires d’une œuvre traduite pour la première fois en danois par l’un de mes amis – j’arrive à La Borne en 1972, non pour la poterie mais pour rendre visite à Christine Pedley, potière anglaise avec qui j’étais en relation.  

L’exposition de l’Association des potiers de La Borne (APLB) était accueillie en ce temps-là dans la grange dite à Hélène, avec sept ou huit exposants. Je garde de ma première visite le souvenir d’une collection de pièces d’archéologie.
Il y avait Ivanoff, artiste bohème d’origine bulgare et Denise Roux, intelligente intellectuelle, chez qui nous étions souvent invités à l’heure de l’apéritif.
La scène céramique était relativement dominée par Jean Linard (car il parlait le plus fort !) et par les établissements de Pierre Digan. Il y avait aussi Pierre Mestre et son atelier libertaire. Héritier d’une tradition séculaire, le dernier potier bornois passait beaucoup de son temps au café.

Anne Kjærsgaard, une compatriote, et Jean Linard étaient encore mariés. La poterie d’Anne, je m’en souviens très fort… La poterie de Jean était aussi faite avec talent et enthousiasme. Leur grand four à trois chambres, construit par un artisan à la demande d’Anne sur le modèle du four utilisé par Bernard Leach (1887-1979) à St. Yves (Cornouailles) fonctionnait parfaitement alors que le petit four à trois chambres construit par Jean était plus difficile à cuire ! Leurs cuissons étaient assistées par le Père Numa, conducteur de locomotive à vapeur en retraite.
La poterie d’Anne, émaillée avec des émaux de type oriental à base de cendre et de terre, était tout à fait unique : elle avait l’intelligence de rappeler à la fois son origine nordique et la qualité que les potiers nippons mettaient dans leurs rêves… Pour Anne,  c’était toute sa vie !

Dans le village de La Borne, il y avait toujours des paysans.
L’époque était fortement influencée par l’école de Bernard Leach et le groupe de céramistes japonais Hamada, Kawai, Tomimoto qui furent, sous la direction du Docteur Yanagi, les fondateurs du mouvement « Mingei ».

piece01piece02piece03piece04
En 1974, nous sommes partis, Christine et moi, au Japon en 2 CV. Grâce à une introduction de Richard Batterham (potier anglais, élève lui aussi de Leach comme l’avait été Anne) nous avons été reçus dans la poterie-atelier du potier Shōji Hamada (1894-1978) dans le village de Mashiko, à 90 kilomètres au nord de Tōkyō.
Avec la recommandation des céramistes Jean Biagini et Setsuko Nagasawa, je suis retourné au Japon en 1977 pour rencontrer Takashi Nakazato, à Karatsu, sur la grande île de Kyūshū, au sud-ouest de l’archipel.  
Le but de ce voyage était de trouver une autre façon de cuire la terre que celle utilisée à La Borne, où l’on commençait à s’orienter vers des cuissons de plus en plus rapides.  

Je me suis donc trouvé confronté à l'esprit des cuissons yakishime avec un potier qui façonnait ses poteries avec une élégance virtuose. Ce fut pour moi une découverte et une ouverture inoubliable ! Il s’agissait, à mon avis, d’une céramique « noble ». Cette rencontre orienta pour toujours mon chemin avec la terre ! La méthode de cuisson dite Tanegashima que pratiquait Takashi, était exactement ce que je cherchais. Au cours de cette initiation, mon chemin de céramiste m’apparut clairement. Avec le complément d’un court apprentissage dans l’atelier de Tsuneo Narui, à Mashiko, j’allais acquérir un modèle de cuisson et les gestes du tournage.

À mon retour à La Borne, j’ai construit mon four tunnel de type teppō gama² en 1978 (première version de ce four « en canon de fusil », d’une longueur d’environ 5 m) conçu pour la cuisson Tanegashima. J’ai alors commencé mon apprentissage au tour et réalisé des pièces d’une esthétique japonaise classique, celle de la vaisselle domestique et cérémonielle. Je pratiquais le décor mishima avec incrustations d’engobe blanc.
Quatre années plus tard, nous exposions avec Christine au Centre d’Art floral Ikebana de Marcel Vrignaud, à Paris. Tout allait bien !
J’ai modifié mon four à deux reprises, vers 1980-81 et en 1984-85.
En 1982, le nombre de ces fours si particuliers se comptait dans le monde entier sur les doigts d’une seule main : trois au Japon, un à La Borne et le cinquième, construit par Richard Bresnahan, aux États-Unis.
En tout, j’ai travaillé huit ans avec celui que j’avais appelé KO NO YAMA [= La Montagne de l’Enfant], avant de le fermer au cours de l’hiver 85-86 pour aller vivre en Suède.
Le film Histoire sur le vent, écrit et réalisé par Gérard Gendrau, témoigne de la cuisson du mois de septembre 1985.

Propos recueillis par Christophe Lemarchand. 2009

Apports et contributions techniques

1 . Suite au premier voyage au Japon avec Christine Pedley :
- enfournement des pots sur des coquillages marins (1974-1975)
2 . Suite à mes séjours au Japon de 1977, de 1983 (visite à Tane-ga-Shima) et 1984 :

- construction d’un four avec des briques en terre crue

- revêtement du four en torchis (conservation de la chaleur)

- reconstruction de la voûte en torchis3, pour la capacité de ce matériau à absorber les effets des cuissons à haute température (quasi absence de retrait)

- introduction de la cuisson yakishime à la manière Tanegashima4

- ralentissement volontaire de la cuisson au bois pour servir une esthétique Terre-Feu, alliant le primitif et le raffiné (cuisson à feu ralenti)

- installation d’une porte de cuisson spécifique. Une petite plaque suspendue à une chaîne obture le principal alandier du four entre deux charges de bois. Elle permet, en prolongeant leur durée de combustion, de modifier et la rapidité du feu et sa qualité.

- conduite de la cuisson à l’aide de la « flamme pilote ». Une petite ouverture, percée dans la voûte, laisse s’échapper des gaz qui s’allument spontanément au contact de l’air, à l’extérieur du four
- recours à l’hydro-oxydation au moyen d’un aménagement spécifique permettant l'écoulement de l’eau sous la sole en cours de cuisson.
bouteille decormishima3 . Introduction du décor mishima, appris auprès de Shimaoka, à Mashiko5 :   

-  usage du hera, outil en bois servant à façonner par l’intérieur les pots sur le tour

- pliage du bord des poteries sur la girelle, à la façon classique de Karatsu.
4 . Enfournement sur de la balle de blé.
5 . Expérimentation de différents modes de cuisson :

- cuisson avec du bois de conifères

- feu direct sans piliers ni murette

- contact direct du combustible avec les pots

- refroidissement sous une couche de charbon de bois introduite en fin de cuisson par des regards latéraux

- embraisement façon Imbe-Bizen

- embraisement façon cuisson Tanegashima.

Aucune de ces pratiques caractéristiques de l’esprit dans lequel travailla Takashi Nakazato sur la petite île de Tane-ga-Shima [île de Tane-ga], n’a été inventée par moi. Leur introduction en France il y a maintenant plus de trente ans, résulte, en ce qui me concerne, des observations et des expériences réalisées lors de mes voyages de recherches et d’études dans les ateliers japonais.


Bouteille, haut 22,5 cm, décor mishima. 1984.

 

BIBLIOGRAPHIE
Fragments of a Reflection, The Log Book (Republic of Ireland), Issue 43, 2010, p.3-9.

Vie et mort d’un four, La Revue de la Céramique et du Verre, n°176, Janvier-Février 2011, p.52-55.